Confinement : confessions d’un goéland

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Confinement : confessions d’un goéland / Whataboutnice.fr

Vous parler ma vie de confinée ne me semblait pas très intéressant. Au final, on fait tous – plus ou moins – la même chose : on cuisine, on mange, on regarde des séries, on lit, on télé-travaille, on s’occupe de nos enfants, on joue les institutrices, on suit des cours de yoga en vidéo, on fait des exercices physiques, on se sent heureux puis on se sent un peu perdu, on passe des coups de fil, on fait des Facetime… au final, rien de transcendant.

En revanche, ce week-end, j’étais à ma fenêtre en train de boire mon petit bonheur de café matinal sans sucre et un goéland est venu se poser sur le muret juste en face. L’emblématique oiseau marin (et niçois) a d’abord scruté ce que je tenais dans la main avant de m’examiner, l’oeil en coin. Pas farouche, j’ai soutenu son regard et l’animal m’a salué de l’aile. Ce à quoi j’ai répondu d’un signe de la main. Car oui, au cas où vous en douteriez, je parle aussi le goéland. Après quelques salutations d’usage, en respectant les gestes barrières bien entendu, j’ai bien compris que ce n’est pas mon café qui l’intéressait : mon nouvel ami avait besoin de se confier. Alors, je l’ai écouté et voilà ce qu’il m’a raconté.

« Depuis le 17 mars midi précisément, tout a changé et je n’ai pas tout de suite compris pourquoi. Moi qui était habitué à voir des humains partout et tout le temps, du jour au lendemain, plus rien. Plus une âme qui vive. Ou presque. D’ordinaire, quand je venais poser mes pattes palmées sur la Promenade des Anglais pour chercher à me ravitailler, ils étaient partout : assis, allongés au soleil, au bord de l’eau, sur un vélo, main dans la main… partout. Et depuis ce jour de mars, Nice s’est vidée d’humains. La Place Massena ? Vide ! L’Avenue Jean Medecin ? Néant ! La Coulé Verte ? Rien. Pas de mini-humains qui courent et crient partout. Je n’avais jamais vu cela. Au départ, j’ai cru à une farce mais j’ai vite compris que quelque chose de grave se passer.

Depuis mon dortoir perché au bord de la mer, l’humaine que je voyais sortir tous les matins, de son terrier, s’est soudainement masquée le visage et son air est devenu grave. J’ai survolé Nice à plusieurs reprises, et j’ai croisé d’autres humains, l’air inquiet avec ce morceau de tissu sur le visage. Depuis ce jour, d’ailleurs, avec ma bande, on se regroupe au dessus d’eux et on crie pour les soutenir parce que je sais qu’ils ne partent pas s’amuser.

Les autres humains sont quant à eux enfermés chez eux. Enfermés pour se protéger et sauver les vies d’autres humains, c’est bien cela ? Cela ne demande pas beaucoup d’efforts n’est-ce pas ? Et pourtant tous les humains ne le comprennent pas et ces derniers, je ne les aime pas ! Au lieu de faire comme les autres et de rester dans leur terrier à cuisiner, à passer du temps avec leurs petits, à leur donner la becquée, à jouer, à écouter la musique… ils sortent à plusieurs, ils errent, lunettes de soleil sur le nez et ceux-là en plus ne sont même pas masqués. Quand j’en croise, je me rapproche et je tente de les intimider mais ils s’en moquent. Ils n’ont aucun respect pour les autres humains, pourquoi en auraient-ils pour les animaux ?

C’est peut-être pour cela d’ailleurs, que, depuis peu, de drôles d’engin en acier nous ont volé la vedette et survole la ville. Ils parlent même. Au début, j’en avais peur mais maintenant j’ai compris qu’ils étaient là parce que ces humains là n’étaient pas très ordonnés. Est-ce qu’ils se croient plus forts que les autres ? Si moi j’ai compris que quelque chose de grave se passait, pourquoi pas eux qui sont dotés du langage et de l’intelligence ? Je ne les aime du tout d’ailleurs.

En tout cas, Nice est vide et j’ai l’impression que la ville m’appartient. Je vole comme jamais. L’air est pur, la mer est bleu. J’adore m’envoler jusqu’au Château de Nice, m’élancer sur la Baie des Anges et me poser de palmiers en palmiers. Plus de voitures, plus de bruit, à part celui des vagues et de la nature. Quel bonheur de se sentir libre et moins menacé ! J’ai même tenté de m’aventurer en haute mer pour voir les choses sous un angle différent. J’y ai croisé de vieux copains mais aussi des dauphins qui n’osaient plus laisser trainer leurs nageoires par ici.

Mais ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est que vous, les humains, allez bientôt ressortir de votre terrier et allez reprendre votre vie… mais je n’espère pas votre vie d’avant. J’aimerais que vous ne recommenciez pas comme avant justement. Allez vous être dans la gratitude de ce que la vie vous offre ? Allez-vous réaliser que la vraie richesse est d’être en bonne santé mais aussi d’être (bien) aimé et bien entouré ? Et, puis, allez-vous enfin réaliser que vous appartenez à une seule et même humanité ? »

Mon ami à plumes m’a salué du bec et s’est envolé. Le soir, quand j’ai éteint la lumière avant de m’endormir, je l’ai entendu causer et crier dans le ciel silencieux d’un Nice confiné.

Il voulait me remercier de l’avoir écouté et surtout, entendu.

Anne L.

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