Par Frank Davit – À Antibes, le directeur d’Anthéa met en scène pour la toute première fois de sa prolifique carrière Ubu Roi, pièce culte s’il en est. Avec André Marcon dans le rôle-titre, rencontre théâtrale au sommet…
Prétexte à divertissement, qui songerait à prétendre le contraire ? Matière à réflexion également, pour prendre de la hauteur. Rester vertical. Le théâtre, c’est un peu tout ça, peut-être. Un lieu de résistance, si dérisoire soit-il, un espace de liberté et d’expression tous azimuts. Quoi qu’il en soit, Daniel Benoin connaît mieux que quiconque tous ces lieux communs, qui n’en sont pas moins vrais, sur l’art théâtral dont il est un maître. Capitaine au long cours de son beau vaisseau l’Anthéa, pourfendeur des mirages complaisants de nos sociétés du paraître, il vogue sur les planches hexagonales depuis plus de cinquante ans au gré de spectacles tout sauf tièdes.
Ce printemps, pour les besoins de sa nouvelle création, le voilà qui fait voile sur un objet textuel « monstre » devenu un classique, Ubu Roi d’Alfred Jarry. Rien qu’à l’annonce du projet, en mai dernier, Benoin s’en frottait déjà les mains. Il « teasait » bien son affaire, la vouant à toutes les gémonies les plus jubilatoires sous les auspices de Trump et consort, la figure d’Ubu et ses motifs connexes, dans l’optique de sa mise en scène, se prêtant à semblables assimilations.
Débordements tarantinesques
Celle-ci se concrétise aujourd’hui sur le plateau d’Anthéa, sous la forme d’une grande « déconnade », menée tambour battant au rythme des péripéties tonitruantes de l’intrigue. Ubu, pourrait-on ainsi la résumer, s’en va-t en guerre, animé d’une insatiable soif de pouvoir, d’or et de sang. Ce n’est toutefois pas le seul ressort dramatique de l’œuvre. Cliquetant d’une ferraille de mots gouleyants et farfelus, inventés de toutes pièces par l’auteur, la pièce de Jarry est résolument écrite dans une sorte de novlangue aux saveurs aussi truculentes que trompeuses. À la façon d’une farce au vitriol, sous couvert d’en rire, elle met à nu une valse des pantins à travers la course effrénée d’Ubu et sa clique en quête de puissance absolue.
Comme une aubaine, Daniel Benoin a plongé à bras-le-corps dans cette matière théâtrale pour lui donner les contours d’un « guignol’s band » à l’effigie de Trump, Poutine et autre avatars bien réels du genre ubuesque. Dans l’esprit d’une BD ou celui d’une série débridée qui lorgne ici et là vers des débordements tarantinesques, il déglingue allègrement, goulûment, ces beaux messieurs avec un malin plaisir sarcastique non dissimulé tout au long d’un spectacle qui vise juste sur le fond, moins sur la forme. Lancer une grenade dégoupillée à la face des autocrates de la planète, on ne peut certes que louer l’intention mais ce combustible peine à s’embraser sur la scène d’Anthéa, malgré ses échos en prise directe avec l’actualité la plus brûlante qui soit.
Tohu-bohu néo-dada
Vénérable routier du métier, Benoin fait retentir sa déflagration contestataire dans une joyeuse fantasia, sabre au clair contre la menace rampante des totalitarismes dans l’air du temps. Ce faisant, il en fait trop ! Percutantes au démarrage, ses bouffées d’agit-prop ne tiennent pas la cadence, perdent de leur mordant au fur et à mesure du spectacle. C’est d’autant plus dommage que la production est habillée de vidéos fort à propos. Certaines, en arrière-plan des grandes manœuvres scénographiques qui ponctuent la représentation, font sans doute appel à une imagerie générée par l’IA et reproduisent des explosions de missiles et d’obus. D’autres, en toile de fond enveloppant tout le plateau dans un effet 3D, confèrent au spectacle une imagerie de film d’aventures picaresques tout à fait plaisante. Benoin s’autorise même l’apparition d’un hologramme pour agrémenter sa mise en scène d’un zeste d’heroic fantasy.
Si tout cela est habilement troussé, quelque chose ne suit pas néanmoins. Devant ce tohu-bohu aux airs néo dada, la jubilation escomptée jaillit en demi-teintes, parfois étouffée dans la gangue d’un spectacle qui, à force de se préoccuper d’être percutant, se contente d’effets cosmétiques pour télescoper le réel à tout prix. À la fois rieur et crépusculaire, cet Ubu-là brosse alors un tableau d’époque saisissant et quelque peu confus. N’en reste pas moins, signature de sa patte d’artiste, l’originalité manifeste et la teneur créative du travail de Benoin. À chacun d’aller goûter par soi-même la saveur de l’entreprise…
Infos pratiques : Ubu roi d’Alfred Jarry mis en scène par Daniel Benoin à Anthéa jusqu’au samedi 21 mars / www.anthea-antibes.fr
Par Frank Davit, Journaliste culturel

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