Si on sortait ?

Musée de la photographie : Justine Tjallinks explore l’âme des visages avec « Vision »

Par Frank Davit – L’espace de sa nouvelle exposition, le Musée de la Photographie Charles Nègre à Nice se transforme en chambre noire où la photographe néerlandaise Justine Tjallinks, magicienne du regard, laisse opérer les sortilèges de ses portraits…

Une odyssée des visages. Un voyage à fleur de peau jusqu’à l’âme des modèles photographiés en grand format. Avec ses compositions aux tirages ultra-léchés, Justine Tjallinks s’illustre dans un art de la photo où sa sensibilité picturale éclate à tout bout de champ. Son goût pour une sophistication visuelle exacerbée imprègne ses portraits, aspire le figuratif vers une autre dimension qui touche à l’intériorité de l’âme, bien au-delà de la seule reproduction des traits.

Pour rendre compte de ce délicat travail d’alchimiste des images et des êtres, le Musée de la Photographie Charles Nègre, qui a invité cette jeune photographe pour sa toute première exposition monographique au sein d’un établissement grand public, a volontiers adopté l’apparence d’un écrin en clair-obscur. En partant à la découverte des portraits de l’artiste, dès son arrivée sur place, le visiteur plonge ainsi dans une atmosphère feutrée, tamisée, qui invite à une contemplation en douceur.

Sandra, Surfaces 2018 © Justine Tjallinks, Galerie Sophie Scheidecker
Sandra, Surfaces 2018 © Justine Tjallinks, Galerie Sophie Scheidecker

Dans toute leur préciosité quasi maniériste pour certains, les tableaux de Justine Tjallinks semblent éclore au regard comme jaillissant de la pénombre qui les environne. On vient d’employer le mot de tableau mais précisément, les photos de cette créatrice venue du monde de la presse mode rayonnent d’une aura héritée de tableaux anciens. C’est même sa signature esthétique, l’essence de sa représentation, de sa « Vision », titre de l’exposition. Entre peinture et photo, le cœur de Justine Tjallinks balance ! Au gré des voluptés de son œil, il n’y a plus qu’à se laisser charmer…

Sourde étrangeté

Sous ce vernis séduisant, quelque chose se craquèle pourtant. Ne pas se fier aux apparences de ces portraits tirés à quatre épingles : à travers leur acuité formelle et visuelle, infuse une sourde étrangeté à y regarder de plus près. Comme si le geste artistique de la photographe se déployait dans une onde à fragmentation multiple, ses clichés se révèlent peu à peu sous un autre visage.

À première vue, l’effet recherché est celui d’un sens certain du Beau, où prédomine l’impression d’une luxueuse autant que langoureuse captation du modèle. Dans un halo d’élégance recherchée, une riche science des étoffes et des imprimés brode ses motifs dans l’image. Il flotte alors comme un parfum de songe et de mélancolie gracieuse autour des soixante et un portraits mis en lumière dans les faisceaux de l’exposition. Puis le voile de mystère soyeux qui les enveloppe se dissipe et laisse place à une autre expression de la beauté.

Gentle, Modern Times 2025 © Justine Tjallinks, Galerie Sophie Scheidecker
Gentle, Modern Times 2025 © Justine Tjallinks, Galerie Sophie Scheidecker

Loin des pages glacées d’un magazine, certains des visages photographiés mettent à nu des éléments disruptifs dans la perception de leur physionomie. Ici un albinos, là une lésion de vitiligo autour de la tempe. Il en va de même avec le bras amputé d’une jeune femme aux allures de princesse intergalactique. Le normatif lisse érigé en idéal de perfection qui dicte les lois du paraître est soudain mis à mal. « Disgrâces », imperfections s’insinuent dans la trame de l’exposition. Parfois, dans le flou androgyne d’un maquillage, d’une attitude, les injonctions binaires de genre se troublent.

Styliste de l’affirmation de soi, Justine Tjallinks brouille les codes et les figures imposées, à mezza voce. Ses images sont des confidences chuchotées du bout des yeux, à qui veut les entendre…

Informations pratiques : Justine Tjallinks – Vision / jusqu’au 24 mai / www.museephotographie.nice.fr

Par Frank Davit, Journaliste culturel

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