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Théâtre National de Nice : la 3e édition du Festival de Tragédies pleure à la belle étoile

Par Frank Davit – À l’affiche, cinq spectacles sur le site antique des arènes de Cimiez et près d’une dizaine d’autres dates qui gravitent autour de ce zodiaque astral sous le signe des Enfers et de la damnation… Du 16 juin au 4 juillet, soleil noir et peau de chagrin, on s’expose sans modération aux rayons du côté obscur de la force pour vivre à fond le Festival de Tragédies du TNN et son invitation à la danse des sentiments les plus sombres de notre humaine, trop humaine condition…

Bal des maudits sans nul doute. N’empêche qu’il s’agit aussi d’un événement béni des dieux du théâtre. Organisé par le TNN sous l’impulsion de sa directrice, Muriel Mayette-Holtz, le Festival de Tragédies est de retour, pour le plus grand plaisir de celles et ceux qui joueront le jeu et assisteront à ses représentations, la plupart d’entre elles prévues sur le site archéologique à ciel ouvert de Cimiez et de ses arènes, point névralgique de la manifestation. Peut-être qu’à ce stade et avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut toutefois s’autoriser un détour par ce qui ne constitue en rien une matrice du festival mais qui reste un trauma collectif d’une magnitude inégalée sur les bords de la baie des Anges.

Un jour sans vent [Une Orestie] © Simon Gosselin
Un jour sans vent [Une Orestie] © Simon Gosselin

Le 14 juillet prochain marquera le triste anniversaire de l’attentat meurtrier perpétré il y a dix ans sur la promenade des Anglais. Tragédie dans toute l’horreur du mot qui, après l’épouvante et la sidération, fait venir à l’esprit des paroles de consolation, si dérisoires fussent-elles. Réparer ce qui peut l’être, « réparer les vivants » selon la formule de Tchekhov. S’il n’y a certes pas lieu d’établir un lien entre l’abîme de ténèbres sans fond d’un attentat et les lueurs de vie d’une estrade théâtrale, en s’aventurant au bord du gouffre aux chimères de nos fureurs les plus opaques, le Festival de Tragédies est aussi fait de ça, d’une vertu cathartique pour garder foi en nos semblables. « Sauver cette part d’humanité qui, malgré tout, refuse de s’éteindre. », écrit ainsi Muriel Mayette-Holtz dans son avant-propos de présentation sur la brochure de l’événement.

À l’opposé d’une vision accablée ou désespérante de l’existence, d’une complaisance glauque pour l’insoutenable, on voulait juste rappeler cette dimension résiliente d’un rendez-vous tel que le Festival de Tragédies. Dimension qui, dans le cadre du festival, s’illustrera pleinement lors d’une lecture de textes relatifs à l’attentat par des avocats du barreau de Nice et par les comédiens de la troupe du TNN. Titre de cette session sensible : En attendant le futur, le 20 juin à 21h aux arènes de Cimiez (gratuit sur réservation sur le site du TNN).

Elise Clary lors d'une lecture © Léa Saboun-TNN
Elise Clary lors d’une lecture © Léa Saboun-TNN

Le drame sied à Cimiez (et ses arènes)

Dévotion totale à son art : comme dans la chanson de Bashung, on la qualifierait volontiers de « rouquine carmélite » du TNN, tant elle se donne à son ouvrage. Directrice, metteure en scène, comédienne, Muriel Mayette-Holtz est sur tous les fronts. Boule d’énergie passionnée au service d’une ferveur théâtrale inentamée, celle qui a essuyé bien des tempêtes depuis son arrivée à Nice garde son cap en dépit des écueils sur sa route. Dans « son » théâtre, elle invite du beau monde. Alain Françon, Jean-François Sivadier ou Christophe Honoré, Christian Berton et Jean Liermier avec qui elle a par ailleurs travaillé… Ces créateurs de premier plan sont ainsi passés par la scène niçoise au fil des saisons. Une même soif d’incandescence anime Muriel Mayette-Holtz quand elle organise le Festival de Tragédies. Pour la troisième édition de ce « rendez-vous des larmes et des cœurs » comme elle aime à le dénommer, la directrice du TNN a réuni toute une constellation de talents prêts à en découdre avec la noirceur de nos démons intimes.

Tout au long du festival, textes classiques et variations contemporaines vont se succéder en ce sens, servis par de fins orfèvres des clairs-obscurs de l’âme et de ses mots (ou de ses maux, comme on voudra). Côté théâtre antique, cette année, Eschyle tient la corde avec deux spectacles issus de son œuvre, Les Suppliantes, mis en scène par Charles Tordjman, et Un jour sans vent [Une Orestie] par Milène Tournier. Après la Phèdre qu’il avait présentée ici même l’an dernier, Robin Renucci, lui, revient dans les arènes de Cimiez avec un autre chef d’œuvre de Racine, Bérénice. Figure de la création théâtrale azuréenne, Thierry Vincent et les membres de sa troupe la Compagnie B.A.L. sont également de la revue avec Mythique !, une fantaisie autour des dieux et des héros grecs imaginée et mise en verve par ce dernier, à goûter en famille dans le cadre évocateur du musée d’archéologie de Cimiez. Au-delà de ces productions, la programmation se poursuit avec des cercles concentriques, « les autours du festival ». Soit différentes déclinaisons proposées en début de soirée, à partir de 19h, gratuites de surcroît (sur réservation via le site du TNN).

Parmi celles-ci, lectures et conférences en écho aux « humanités » gréco-latines. Autre option, les intermezzos mythologiques du Feuilleton d’Artémis (saison 2) concoctés par Hervé Van der Meulen (l’un des artistes permanents du TNN), sur un texte de Murielle Szac (à la Villa Masséna les 27 et 28 juin à 19h), sans oublier les très courus « procès des grands personnages », instruits pendant toute la saison théâtrale sur le parvis des Franciscains (en libre accès), l’une des deux salles de spectacle du TNN avec la Cuisine. À l’occasion du festival, dès 11h, tout droit revenus du monde de l’Antiquité, ces grands personnages seront tour à tour au nombre de trois à comparaître sur le banc des accusés, Thésée le 20 juin, Pandore le 27 juin et Clytemnestre le 4 juillet.

Mal de mère

On vient d’évoquer ses perspectives de « réjouissances » mais pour autant, le Festival de Tragédies n’est pas encore au complet. Manque au tableau de la manifestation ce qui s’annonce comme l’un des spectacles choc de cette édition, le seul en scène Bord de mer initié par Muriel Mayette-Holtz et joué par l’une des comédiennes de la troupe du TNN, Elise Clary. Ici tout commence par la parution en 2001 de la nouvelle éponyme de Véronique Olmi. Dans ce livre, celle-ci raconte l’histoire, tirée d’un fait divers, d’une mère infanticide. Une femme et ses deux petits garçons. Deux petits poucets perdus dans un conte horrifique, dans un voyage au bout de la nuit. Autour d’elle et d’eux, l’impitoyable cruauté de la vie quand on ne se sent plus de taille à lutter, quand on n’a même plus la force, ou si peu, d’aimer ce que l’on chérit le plus au monde.

« Depuis des années, Muriel Mayette-Holtz avait le projet de me faire interpréter cette mère, explique Elise Clary. L’an dernier, lors de la deuxième édition du Festival de Tragédies, ça a été comme un galop d’essai, dirigée par Muriel, j’ai fait une lecture du texte. Véronique Olmi était dans le public, à l’issue de la lecture, elle nous a accordé les droits pour une adaptation scénique qu’elle a écrite elle-même, que Muriel met en scène et que je m’apprête à jouer dans les prochains jours… » Création à trois voix en quelque sorte, le spectacle n’est en rien un réquisitoire.

Le monologue-fleuve qui charrie toute la détresse d’une femme en rupture d’espoir résonne plutôt avec les accents déchirants d’une voix humaine, pour paraphraser le titre d’une pièce de Cocteau. Il a quelque chose d’un stabat mater dolorosa brut et sans apprêt, sans apitoiement ni pathos. « Juste un texte sublime dans sa simplicité, acquiesce Elise Clary. Cette femme, ce pourrait être n’importe qui. Il ne s’agit pas d’excuser son geste mais de chercher à comprendre pourquoi. Bien sûr, on peut penser à une Médée d’aujourd’hui devant l’acte de commettre l’irréparable sur ses enfants, Muriel parle d’elle en ces termes. Mais on la regarde aussi comme une mère aimante, qui emmène ses petits garçons à la mer et leur offre des frites à la fête foraine. À travers le spectacle, on veut lui rendre un peu de son humanité, témoigner de l’empathie à une femme plus que condamner une criminelle…» Entre stupeur et tressaillement, Véronique Olmi, Muriel Mayette-Holtz et Elise Clary nous invitent au Bord de mer, au bout de l’émotion. Une création qui fera l’ouverture du festival du 16 au 18 juin à 21h.  

Plus d’informations : Festival de Tragédies du TNN, du 16 juin au 4 juillet / www.tnn.fr

Chemin faisant…

Les Suppliantes / DR
Les Suppliantes / DR

Comme un sourcier, elle fait jaillir le sens caché, secret, des choses. Si elle n’a pas besoin de baguette magique pour exercer son métier de ritualiste, Adela Coman n’en est pas moins en prise directe avec une certaine mystique des êtres et des éléments. Davantage qu’au service d’une forme de spiritualité, celle qui est historienne et anthropologue de formation œuvre en qualité de thérapeute pour un meilleur accomplissement de soi. Pour le Festival de Tragédies, en prologue à la pièce d’Eschyle, les Suppliantes, la jeune femme a imaginé hors des sentiers battus une déambulation dans le parc des arènes, le Chemin des Danaïdes. Ce qui va s’apparenter à une procession suivra un parcours, balisé par ses soins et jalonné de symboles en écho au mythe des Danaïdes. Eclairées sous un autre jour, les Suppliantes d’Eschyle ne sont autres en effet que les Danaïdes de la légende antique. Après avoir tué leurs époux (pour s’en défendre), celles-ci sont condamnées à expier éternellement leur crime à travers l’allégorie d’une eau versée sans fin qui ne parviendra jamais à les laver de leur acte.

Avec ses fontaines, son jardin d’oliviers et ses vestiges, le site des arènes de Cimiez se prête idéalement au travail de la ritualiste. « Les rameaux d’olivier pour le geste de supplier, les fontaines pour y remplir des cruches, j’ai pensé le Chemin des Danaïdes comme une cérémonie avec une chorégraphie de gestes qui emmènera peu à peu les participants du parc jusqu’à l’amphithéâtre où se jouera le spectacle, précise Adela Coman. Cette marche trace un passage pour aller à la rencontre de la pièce d’Eschyle et de l’espace sacré de la tragédie… ». Inédite et singulière, authentique par toute l’énergie chaleureuse et communicative qu’y met Adela Coman avec la complicité de Diana Iliescu, sa partenaire de jeu, l’expérience a de quoi susciter l’envie d’en être. Pour y participer, trois séances préparatoires pour initier les postulants sont prévues les 17, 20 et 24 juin dans l’après midi. Attention, nombre de places limitées. Le Chemin des Danaïdes, le 24 juin à partir de 19h / participation gratuite sur réservation sur le site du TNN

Par Frank Davit, journaliste culturel

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