Si on sortait ?

Nikaïa, cité d’écume et de merveilles

Une critique du film L’Odyssée de Christopher Nolan, par Frank Davit, journaliste culturel

À Nice, ville aux origines grecques, L’Odyssée est à bon port. Il n’y a qu’à voir les céramiques de la colline du Château qui raconte le beau voyage d’Ulysse (cf. galerie photos) pour larguer joliment les amarres vers l’imaginaire. Alors ici, face à la Baie des Anges, plus qu’un blockbuster d’été, le film de Christopher Nolan prend une résonance à la magie redoublée…

Ces temps-ci, un Zeus ex machina s’invite partout sur les grands écrans du 7ème Art. Il fait vibrer la critique de cinéma de tout un bourdonnement de fins exégètes du texte (oh blasphème, que l’auteur de ces lignes soit disqualifié séance tenante pour tant d’ignorance crasse) des chants de L’Odyssée d’Homère, voilà qui est plus avisé. Car oui, chaque critique digne de ce nom se doit de rivaliser de science et de culture hellénique (voire hellénistique, allez savoir) pour s’accorder le droit de parler du film en connaissance de cause. Ce film, on l’aura reconnu d’entrée de jeu, c’est donc L’Odyssée, dernier opus du cinéaste multi-oscarisé Christopher Nolan. Depuis les tonitruants succès de certains de ses films passés comme Batman – The dark knight, Inception et, last but not least, Oppenheimer, tout ce qui passe par la lorgnette de la caméra du bonhomme est scruté, soupesé par le petit monde très sérieux de la plus haute analyse cinématographique en vigueur qui soit.

Et son statut de faiseur de blockbuster vaguement intello (il est de bon ton d’user de quelque oxymore pour assortir son propos d’une crédibilité qui en jette) ne fait que renforcer le phénomène. Ah se pâmer devant les gouffres cogitatifs des abysses de réflexion livrés à l’entendement du spectateur dans le sillage de Batman et de ses sombres méditations, chavirer face à la perception du réel chamboulée dans le miroir fou d’Inception avec Leonardo di Caprio… Dans le Nolan land, on ne cartographie pas de la gnognotte à la guimauve, on broie du noir avec une délectation de jouisseur pensif qui pense, doublée d’une possible tempête sous un crâne à filer une migraine, mais ceci est une autre histoire… Libre à qui veut de voir là un certain cinéma bien sous tous rapports, quelque peu boursoufflé aux entournures si peut bien s’autoriser pareille assertion celui qui, certes, n’est personne et qui signe cet article. Tiens, « personne », comme le nom dont s’affuble Ulysse dans l’une de ses aventures pendant L’Odyssée. Alors, retour à nos moutons, enfin retour à L’Odyssée le film.

L'Odyssée de Nolan / Crédit photo : Universal Pictures
L’Odyssée de Nolan / Crédit photo : Universal Pictures

Une fresque à hauteur d’hommes

Quid d’une critique en bonne et due forme ?, se demande d’ailleurs le lecteur pressé qui ne cherchera pas à relever que quid relève d’une expression latine qui n’a rien à faire dans une histoire grecque mais faisons avec les moyens du bord. Et des moyens, la production de Nolan n’en manque pas, à commencer par son filmage, nec plus ultra de la profession, en caméras IMAX. Pourtant, joue-t-elle tant que ça la carte d’une superproduction hypertrophiée, gonflée aux stéroïdes de sa distribution 100% stars ? Pas si sûr ! Matt Damon dans le rôle d’Ulysse, Anne Hataway en Pénélope, son épouse fidèle, Tom Holland en Télémaque, leur fils, et Zendaya, en cameo de la déesse Athéna en parfait camaïeu écru façon quiet luxury néo glamour. N’oublions pas non plus en recrue de choc Robert Pattinson en bad boy pleutre, Charlize Théron qui, dans le film, semble égarée dans une pub pour un shampooing à la fleur de lotus dans le rôle très bref de Calypso.

Tout ce beau monde fait à peu près le job pour camper des personnages qui appartiennent à tout le monde dans l’imaginaire collectif occidental. Ni clinquant ni surenchère dans le jeu de ses interprètes, Christopher Nolan tisse sa fresque à hauteur d’hommes pour mieux les déboulonner de leur piédestal mythologique. Des superhéros invincibles en droite ligne des marvels, très peu pour lui. Il filme les visages de ses protagonistes à nu, dans les clairs-obscurs de leur ambivalence. Matt Damon peut paraître ainsi très fringant (le monsieur s’est tout de même dégraissé d’une quinzaine de kilos pour endosser le rôle et affûter sa carrure, comme une séquence torse nu nous en offre l’affriolant spectacle) et, le plan d’après, afficher une mine de papier fâché, chiffonné, de vieux loup de mer buriné par les flots et les vents. Ballotté par les éléments, au gré de l’humeur des dieux, son Ulysse s’emploie à déjouer la sauvagerie barbare de leurs fureurs.

L'Odyssée de Nolan / Crédit photo : Universal Pictures
L’Odyssée de Nolan / Crédit photo : Universal Pictures

Sans une ombre de kitsch

Dans cette dimension-là où l’humain et le divin s’affrontent, le film trouve son ton, son souffle. Il se déploie dans toute la force d’un récit d’aventures où l’on croit voir un parfum de film de cape et d’épée à l’ancienne, pour peu que l’on regarde encore la fiction avec des yeux d’enfant. Film de cape et d’épée ou péplum, comme on voudra, caracolant comme le Robin des bois d’Errol Flynn, impétueux comme le Ben-Hur avec Charlton Heston, bâfrant et beuglant dans des beuveries comme Les Vikings avec Kirk Douglas et Tony Cutis, saupoudré d’un rien de la Cléopâtre avec Elizabeth Taylor. Le film de Nolan n’est pas de la trempe de ces chefs d’œuvres devenus des grands classiques du 7ème Art mais il s’inscrit dans cette lignée d’un cinéma capiteux, « fabuleux » dans le sens de se faire conteur d’histoire.

Enchanteur d’un monde ? Le cinéaste ne joue clairement pas sa partie de ce côté-là, dénonçant les horreurs de la guerre et la veulerie du mâle. N’en reste pas moins qu’à l’écran, son talent de brodeur d’image fait mouche et ressuscite parfois l’esprit de merveilleux que le génial Ray Harryhausen, orfèvre ès trucages entre Méliès, Cocteau et autres poètes des salles obscures, a porté à son paroxysme dans des films des années 50 et 60. Dans L’Odyssée, il n’y a qu’à voir le célèbre épisode du cyclope ou des Lestrygons pour en être convaincu sur le champ. Si Nolan, lui, ne se revendique pas de cette filiation esthétique, jugée désormais désuète, il n’est pas interdit après tout de se dire que toute une partie du charme de son film provient de là ! Sans l’ombre d’une once de kitsch, il use d’ailleurs d’un procédé dans le traitement de sa pellicule pour certaines de ses images, comme si elles étaient serties d’une fine trame de lueurs bleutées.

Impression que le film a pour toile de fond une voie lactée de la nuit des temps et des légendes, qu’une lanterne magique l’éclaire en secret… Bien sûr, à l’évocation du long métrage de Nolan, en vieux briscard d’une cinéphilie au long cours, on ne peut s’empêcher de penser à Godard et à son film avec Bardot, Le mépris, qui racontait le tournage d’un film racontant l’Odyssée. On pense aussi au Satyricon de Fellini. Qu’aurait fait le maestro de la Dolce Vita d’une telle matière ? Qu’importe après tout, aujourd’hui et maintenant, L’Odyssée de Christopher Nolan tient joliment son cap ! 

L’odyssée de Christopher Nolan d’après Homère sur les écrans depuis le 15 juillet

Par Frank Davit, journaliste culturel

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